La manie de manger les mots

Une manie de prononciation semble s’intensifier depuis quelques années. Il s’agit de la disparition de la voyelle « e », le plus souvent celle du pronom personnel « le », de la préposition « de »…, mais aussi celle du « que », surtout si ce dernier est suivi d’un pronom personnel. Cette suppression intervient également parfois dans les mots et les verbes qui comprennent un E en leur milieu.

Vous l’avez peut-être remarqué en écoutant tout ce qui est prononcé à la radio ou à la télévision, dans les vidéos ou bien tout simplement IRL, dans une conversation.

C’est devenu un tic de langage et cette façon de parler récurrente finit par m’écorcher les oreilles au point d’avoir du mal à écouter une émission.

Je ne sais pas à quoi c’est dû, ni qui a commencé. On peut éventuellement aller jusqu’à imaginer un gain de temps d’une seconde ou deux à la fin d’une chronique qui régale les auditeurs de cette manie, pardon, de cette forme de prononciation. Rabelais version fast food.

Je ne sais pas pour vous, mais cette habitude aujourd’hui bien installée a le don de frustrer mes oreilles, donc mes neurones, provoquant alors un petit stress d’énervement. Exit la radio !

Une manie orale qui s’étend

Pour la phrase « Ils aiment mieux manger le midi que le soir », on pourra entendre :

  • soit : ILS AIMENT MIEUX MANGER LE MIDI QUE L’SOIR.
  • soit plus probablement : ILS AIMENT MIEUX MANGER LE MIDI QU’LE SOIR.
  • au pire : ILS AIMENT MIEUX MANGER L’MIDI QU’LE SOIR.

La suppression pure et simple de la voyelle « e » à l’oral est récurrente :

  • « on va rev’nir » (ou r’venir)
  • « le sentiment d’justice »
  • « dans l’journal »
  • « que pensez-vous d’cette rencontre ? »
  • « j’me réjouis d’cette opportunité »
  • « deux pour l’prix d’un »
  • « je n’vais pas au spectacle »
  • « ce chien n’a pas d’laisse »
  • « ce ch’val est magnifique »
  • « dis-lui qu’la conférence démarre à 15 h »
  • etc.

Bien sûr, le fait de « manger » une voyelle touche tout le monde. Y compris votre serviteur : dans nos échanges oraux, nous sommes majoritaires à prononcer « maint’nant » au lieu de « maintenant », ou encore « tout l’monde » au lieu de « tout le monde ». Nous le faisons « tout l’temps »… et « complèt’ment ».
Attention, à force de manger des « e », vous allez finir en omelette (#OkJeSors).

Ce phénomène tient sans doute à la langue parlée. Et au rythme, de plus en plus rapide du débit qu’ont la plupart des gens. Une raison peut être due au fait que la radio comme la tv, ne permettent pas de prendre son temps. La peur d’être coupé, tout en voulant en dire un maximum ?

Le problème est lorsque cela revient toutes les dix secondes dans le contexte d’une communication audio ou audio-visuelle…
En effet, il ne se passe pas un jour sans que ces coupures ou rognages s’enchaînent, interview après interview, chronique après chronique ! Cela fait un bout de temps que mes oreilles en souffrent.

Vitesse et risques de quiproquos

Si le français se prononce comme il se prononce, c’est-à-dire en incluant toutes les syllabes, ce n’est pas pour rien. Les mots ont non seulement un sens mais une construction qui sert de fonction.

Prenez les verbes Démontrer et Démonter. Au passage – et c’est la fabuleuse et néanmoins complexe richesse de notre langue –, chacun de ses verbes présente plus d’une définition, pouvant donc s’utiliser dans divers contextes. (Je ne vous raconte pas si l’on en fait des jeux de mots !)

La phrase « les autorités démonteront les usines en 2030 » devient avec ce tic « les autorités démont’ront les usines en 2030″.
Or à l’oreille, le son « démontront » est celui qui correspond au verbe démontrer conjugué au futur… et non pas au verbe démonter.

Je plains les étrangers qui apprennent le français et qui écoutent une radio française, alors qu’ils ont problablement appris les bases comme il faut. Tout vole en éclats ensuite ! J’espère que lors de leur enseignement, on leur apprend ce distingo entre l’écrit, la prononciation de chaque syllabe… et finalement la prononciation à l’oral dans la vie de tous les jours, y compris à la radio.

Bien sûr, on ne parle plus de manière précieuse, comme du temps de Molière ou Racine, et le français de la rue a énormément évolué. Mais si au moins les journalistes ou personnes invitées dans des émissions pouvaient faire un effort de diction, peut-être me remettrais-je à écouter la radio.

Une question de temps ?

La vitesse de la communication a induit une vitesse de la parole même. On parle de plus en plus vite, comme si on n’avait pas le temps… Même hors radio où le temps est apparemment compté.

Pourtant, plus vous parlez vite, moins on retient ce que vous dites. Dommage. Observons que cette pratique psychologique, bien connu des médias, permet aussi de faire passer des informations difficiles ou incroyables, voire scandaleuses, mais avec l’objectif que vous ne les reteniez pas au risque de déclencher une pensée, une réaction, bref de faire marcher votre esprit critique.

D’ailleurs à la radio, certaines personnes invitées ou chroniqueurs, sont en passe de battre des records de débit. Au point que j’ai parfois l’impression d’écouter en 78 tours…  Du coup, je zappe. Un jour ils arriveront à parler aussi vite que les dernières secondes d’une publicité qui passent en accéléré au moment de décrire des modalités (le coût d’un spot variant selon sa durée). Une seconde est une seconde…

Le problème est d’autant plus embêtant pour un Youtubeur ou n’importe quel présentateur de vidéo. Le rythme est en effet très important. Les tutoriels avec parole doivent offrir un débit équilibré.

Ajouté à cela, le fait que la plupart articule de moins en moins… Entre vitesse du débit, formulation, prononciation et « avalage » de syllabes, en tout cas fréquemment de la voyelle « e » , accrochez-vous !

C’est l’écoute de la radio qui m’a poussée à écrire ce post. Depuis que je l’évite (je ne lévite pas encore), ma pensée est plus calme, mieux organisée. CQFD. C’est aussi la raison pour laquelle sans doute, je préfère lire.

Dans la culture et le divertissement aussi, l’articulation tout comme le volume sonore peuvent devenir problématiques pour celui ou celle qui écoute.

https://www.mirebalais.net/2019/11/des-acteurs-de-moins-en-moins-audibles.html

https://www.telerama.fr/cinema/il-y-a-des-sons-qui-se-perdent,50545.php

Invitée du festival de Saint-Jean de Luz en octobre 2021, Françoise Fabian par deux fois a souligné cette perte d’articulation et de tonalité parmi la nouvelle génération d’acteurs et d’actrices. Écouter ici, à 6:15

 

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